Entre Téhéran et Riyad, la politique libanaise avance en terrain miné

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Les milieux politiques libanais sont en effervescence. Face aux changements qui pointent à l’horizon régional, voire international, chaque partie cherche à prédire de quoi l’avenir sera fait pour faire ses choix à l’intérieur.

Ayant perdu depuis longtemps l’initiative, une grande partie de la classe politique se sent perdue face au flou dans le tableau régional et international. Lorsque le général Michel Aoun a été élu à la tête de la République, bon nombre d’hommes politiques ont cru d’abord au début d’une ère « iranienne » au Liban. En dépit du ralliement du chef des FL et plus tard du chef du courant du Futur à la candidature de Michel Aoun, ces responsables politiques étaient convaincus qu’il s’agissait d’une sorte de reddition face à la victoire apparente de l’axe irano-russe en Syrie, suite à la défaite des forces de l’opposition syrienne à Alep. L’élection de Donald Trump à la présidence américaine, que bien peu avaient vu venir, est venue conforter cette impression d’un changement régional en faveur du camp russo-iranien.

En réalité, les développements étaient beaucoup moins simples que cette lecture ne le laissait supposer. La victoire présumée d’un camp sur un autre était beaucoup moins claire que prévu, tant sur le plan interne au Liban que sur le plan régional. Moins d’un mois après l’investiture de Donald Trump à la Maison-Blanche, les cartes sont plus que jamais rebattues et sa politique étrangère reste une énigme. Tout indique ainsi que les relations entre l’Iran et la nouvelle administration américaine se dirigent vers un conflit ouvert, direct ou non, alors que cette même administration affiche des attitudes équivoques avec les pays du Golfe, soufflant le chaud et le froid, sans manifester pour l’instant un changement net par rapport à la ligne suivie par l’ancien président Barack Obama.

Le premier résultat palpable de cette attitude ambiguë se traduit dans les propos du ministre saoudien des Affaires étrangères qui, après des semaines de silence prudent, redécouvre les « excellentes relations entre Riyad et Washington », encourageant les Américains à raidir leur position à l’égard de l’Iran, au Yémen et en Syrie notamment. En même temps, les dirigeants saoudiens ont envoyé au Liban le ministre chargé des Affaires du Golfe Thaër al-Sabhane qui a fait pratiquement le tour de toutes les personnalités traditionnellement alliées de Riyad, donnant ainsi l’impression que le royaume wahhabite a retrouvé toute son influence passée sur la scène politique libanaise, allant même jusqu’à donner son avis sur des dossiers délicats comme celui de la nouvelle loi électorale. La prétendue « ère iranienne » au Liban est-elle donc révolue avant d’avoir commencé ?

Selon un haut responsable, l’équation qui a permis l’élection de Michel Aoun à la présidence n’a pas changé. Contrairement à ce qui a été dit à l’époque, il ne s’agissait pas d’un compromis purement interne, mais bien d’un accord irano-saoudien pour préserver la stabilité au Liban, celle-ci passant par l’élection au plus tôt d’un président de la République. Or le général Aoun était le seul candidat possible après toutes les vaines tentatives d’aboutir à un accord sur le choix d’une autre personnalité. Devenu président, Michel Aoun a depuis le début cherché à instaurer un équilibre dans les relations du Liban avec les pays de la région, sans modifier ses options stratégiques. C’est ainsi qu’il a choisi de commencer ses visites à l’étranger par l’Arabie saoudite et le Qatar en raison de l’importance de ces pays sur la scène locale, notamment sur le plan économique avec la présence de près d’un demi-million de Libanais qui travaillent dans le Golfe. Il voulait aussi commencer par les pays qui avaient été les plus réservés au sujet de sa candidature à la présidence, dans l’intention de les rassurer sur sa politique à leur égard. Mais, en même temps, il a déclaré à la chaîne française LCI que la Syrie sans Assad aurait été une seconde Libye. Et hier, il a déclaré à une chaîne égyptienne que les armes du Hezbollah sont complémentaires de celles de l’armée, tant qu’il y aura une portion de territoire libanais occupé par les Israéliens. De plus, Michel Aoun a choisi comme seconde destination de ses voyages à l’étranger l’Égypte et la Jordanie, deux pays qui sont en train de changer de position à l’égard du dossier syrien, au point d’ailleurs de s’attirer les critiques du chef des SR saoudiens, rapportées par le quotidien Asharq al-Awsat. Selon le même responsable libanais, il ne faut donc pas croire que l’Arabie saoudite a repris la haute main au Liban, ce pays continuant de suivre son propre chemin, en essayant d’avancer dans un terrain miné, sans modifier ses choix de base. Il précise aussi que les Saoudiens n’ont pas demandé au président Aoun de modifier ses prises de position, limitant leurs entretiens avec lui aux dossiers qui ne posent pas de problème.

De leur côté, les Iraniens n’ont pas demandé au chef de l’État d’adopter des positions en leur faveur, notamment dans la crise dont les contours se précisent entre eux et la nouvelle administration américaine. Les deux pays les plus déterminants sur la scène libanaise ont donc décidé de se contenter de conserver leurs influences respectives sans chercher à gagner du terrain sur l’autre. La classe politique saura-t-elle saisir cette opportunité pour jeter les bases d’une entente solide ou, au contraire, se contentera-t-elle de continuer à annuler les projets de modernisation, dans l’attente (peut-être vaine) d’un changement de situation régionale, porteur d’une victoire nette d’un camp sur l’autre ?