Il sera difficile de ramener la confiance entre Renault et Nissan

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Le PDG de Renault-Nissan Carlos Ghosn à Paris en octobre 2018. REGIS DUVIGNAU / REUTERS

L’EDITO DU JDD – Sur Europe 1, le rédacteur en chef du service économie du JDD, Rémy Dessarts, explique que l’arrestation de Carlos Ghosn va laisser des traces dans la relation entre Renault et Nissan.

Cela fera bientôt trois mois que Carlos Ghosn a été arrêté à Tokyo à l’initiative de Nissan. Après avoir perdu aussi brutalement son président, comment l’entreprise Renault peut-elle encore travailler avec Nissan?
En apparence la relation entre les deux entreprises ne va pas trop mal puisque le successeur de Carlos Ghosn, Jean-Dominique Sénard, qui vient de prendre ses fonctions, a déjà rencontré deux fois les dirigeants de Nissan. Ils se parlent donc et c’est heureux car tous les experts considèrent que l’avenir des deux constructeurs automobiles ne peut plus se concevoir sans cette alliance. C’est la seule façon pour eux de faire face aux grands enjeux du secteur, à commencer par celui du développement de la voiture électrique qui nécessite des investissements gigantesques. Mais ce n’est qu’une apparence. En réalité, les blessures provoquées par l’arrestation et l’emprisonnement de Carlos Ghosn ont créé un traumatisme profond dans les deux entreprises. Et notamment chez Renault bien sûr.

Comment l’entreprise française a -t-elle vécu ces mois de crise? 
La vérité, c’est que Renault a du mal à s’en remettre. Et c’est normal : le choc a été d’une violence inouïe. Carlos Ghosn patron tout puissant et redouté régnait sur l’entreprise. Personne ne pouvait imaginer un tel scénario. Le voir disparaître du jour au lendemain. Dans un premier temps, les sept ou huit premières semaines après l’arrestation, la stupeur et l’incrédulité ont engendré le silence. Renault a observé une forme de retenue, à la fois instinctive et raisonnée, notamment pour laisser une chance à Carlos Ghosn de faire valoir ses droits. Et puis, petit à petit, la prudence a laissé place à la colère. Colère de ne pas avoir été prévenue d’une façon ou d’une autre par l’allié japonais de ce qui allait arriver. Colère d’imaginer un complot de Nissan destiné à prendre le contrôle de l’alliance qui lui échappait. Colère de voir les conditions inhumaines de détention et de défense imposées à Carlos Ghosn. Colère enfin et surtout, c’est ce que nous révélons aujourd’hui dans le JDD, de subir les méthodes musclées d’enquête de l’allié Nissan qui a décidé d’aider le procureur japonais dans ses investigations.

Vous voulez dire que Nissan a enquêté chez Renault? 
Oui, c’est exactement cela. Une fois Carlos Ghosn mis en garde à vue, Nissan a lancé à la fois une vaste enquête interne doublée d’une enquête pour le compte du procureur japonais. Une armée d’avocats s’est mise à chercher des informations partout, dans les appartements de Carlos Ghosn au Japon au Bresil, ou au Liban par exemple. Mais aussi, et ce qui a fini par réveiller Renault, auprès de salariés de l’entreprise nationale ayant travaillé avec Carlos Ghosn à Tokyo ou au sein de l’alliance Renault-Nissan. A la mi-janvier, le moment de la contre-attaque est venu. Nous révélons aujourd’hui le contenu d’une lettre envoyée le 19 janvier par les avocats de Renault à ceux de Nissan. Ils fustigent les méthodes et les dérapages d’une enquête qui est allé jusqu’à demander à des salariés de Renault de venir se faire interroger à Tokyo par le procureur qui poursuit Carlos Ghosn. Nissan a cherché, et cherche encore, des éléments pour prouver la culpabilité de ce dernier. Le ton de ce document est d’une violence inédite. Il révèle l’extrême tension qui s’est développée au siège de l’entreprise française. Depuis, une forme de calme est sans doute revenu. Mais après de tels événements il ne va pas être simple de ramener la confiance entre les deux alliés. C’est tout le challenge qui attend Jean-Dominique Sénard. Un moindre mal quand on pense que Carlos Ghosn, lui, risque de rester encore longtemps derrière les barreaux.