Liban-Russie. Jusqu’où vont les ambitions de Moscou?

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Ces derniers mois, plusieurs signaux laissent penser que la Russie souhaiterait étendre son influence, déjà acquise en Syrie, jusqu’au Liban. Reste à savoir si le pays du cèdre pourrait réellement être séduit par les sirènes russes.

Beyrouth et Moscou seraient-ils prêts à commercer en roubles et en livres libanaises, sans passer par le dollar? C’est en tout cas ce qu’a semblé affirmer le président du Parlement, Nabih Berry, dans une interview passée presque inaperçue, accordée à l’agence de presse russe Sputniknews.com, le 6 juin dernier. Il a en effet estimé que rien n’empêchait le Liban et la Russie d’effectuer leurs échanges commerciaux en roubles et en livres libanaises, bien que la devise libanaise reste adossée sur le dollar. «Bien sûr que c’est possible (le passage aux échanges commerciaux en devises nationales, ndlr), rien ne l’empêche. Mais ces opérations se font actuellement au cours officiel du rouble par rapport à la livre libanaise qui reste ancrée au dollar américain». Cette petite phrase, d’apparence anodine, vient ajouter de l’eau au moulin de ceux qui estiment que la Russie aurait, après avoir renforcé son influence en Syrie depuis son engagement aux côtés de Bachar el-Assad dans le conflit syrien, des visées sur le Liban.
Toujours sur le plan commercial, la même Russie est devenue via sa compagnie Novatek, partie intégrante du consortium formé pour l’exploitation des ressources pétrolières et gazières dans les eaux territoriales libanaises, aux côtés du français Total et de l’italien Eni. Le consortium ainsi formé a acquis le droit d’exploiter deux gisements au Liban, après une décision du ministère de l’Energie.
Si l’on ajoute à cela, la proposition d’un important package deal à hauteur d’un milliard de dollars remboursable sur 15 ans, à un taux d’intérêt de 0%, posé la table par Moscou, et comprenant la livraison d’armes russes, assortie d’une coopération militaire et technique, il n’en faut pas plus à certains observateurs de la région, pour s’interroger sur les manœuvres russes au Liban.
Ces indices ont par exemple poussé le journaliste Nicholas Blanford à publier un article dans le Christian Science Monitor le 15 mars dernier, intitulé Russia-Lebanon deal? What the resurgent power sees in Syria’s tiny neighbor. Quel intérêt aurait donc Moscou à s’intéresser à un pays comme le Liban, après avoir gagné son pari en Syrie? Pour Blanford, le package deal russe pourrait menacer le programme d’assistance militaire américain en vigueur depuis 2006, au cours duquel les Libanais se sont vu livrer un arsenal léger en armes et équipements divers et ont bénéficié d’entraînements et de formations, pour un total de plus d’1,6 milliard de dollars. Une menace potentielle que les Américains, comme les Britanniques, ne prennent pas à la légère. Ils l’auraient d’ailleurs fait savoir aux officiels libanais, brandissant le spectre d’une suspension pure et simple de leur programme d’aide militaire. Pour l’heure, selon nos informations, le package deal proposé par la Russie révélé en février dernier est toujours resté sans réponse de la part des autorités libanaises.
Par ailleurs, l’agence Sputnik et la chaîne al-Mayadeen estimaient probable, en février, que le Premier ministre russe, Dimitri Medvedev, ait chargé l’armée russe d’œuvrer au renforcement des relations défensives avec Beyrouth. Le site d’information The National Interest explique que l’objectif consiste à «ouvrir les ports libanais aux navires de guerre russes». Reste à savoir quel intérêt les infrastructures portuaires libanaises pourraient représenter pour Moscou, qui dispose déjà de points d’ancrage militaro-maritime en Syrie, à Tartous et Lattaquié. Rafi Madayan, directeur du Lebanese Institute for Studies and Information (www.lisireports.com) estime, dans une interview à Magazine, que «les Russes n’ont pas besoin du port de Beyrouth réellement. Ils ne veulent pas l’utiliser comme base maritime. Il n’y a aucun intérêt stratégique».

PAS DE VOLONTÉ POLITIQUE
Revenant sur l’historique des propositions d’armement en provenance de Moscou, l’expert note qu’«en 2009, les Russes avaient proposé de fournir gracieusement des avions de chasse Mig-29, se heurtant au veto américain mais aussi à des réticences au sein de l’armée libanaise, d’autant que ce type d’armement n’était pas adapté au contexte libanais». Nouvelle offre un an plus tard, de doter l’armée de «6 hélicoptères d’attaque MI-24, munis de canons et de missiles sol-air, similaires aux Cobras américains». Là aussi, indique M. Madayan, la Russie se voit opposer une fin de non-recevoir américaine, et en filigrane, israélienne, les deux pays «ne souhaitant pas que le Liban soit équipé d’armements sophistiqués aériens leur procurant une puissance de feu». En 2011, la Russie réitère avec d’autres propositions, qui échouent également. Autant d’éléments qui font penser au directeur du LISI qu’il «n’y a pas de volonté au sein du pouvoir politique libanais de signer un accord militaire avec la Russie, à cause des pressions américaines». «Les Etats-Unis comme Israël ne tiennent pas spécialement à ce que l’armée libanaise soit en possession de missiles anti-char russes de type Kornet et ne veulent pas entendre parler de missiles sol-air, d’aviation, etc.».
Quid alors d’une potentielle volonté russe d’accroître son influence sur le Liban? Pour Rafi Madayan, c’est «la Syrie qui reste avant tout stratégique pour Moscou, qui a pu y établir des bases à Tartous, Lattaquié, Hmeimin, Homs». «Ils souhaitent avoir des relations avec l’armée libanaise, la doter éventuellement d’armement russe, ils coopèrent déjà avec certains services de renseignements ici, dans le partage d’informations notamment. Même sur le plan politique, le Kremlin entretient de bonnes relations tant avec le 14-Mars qu’avec le 8-Mars, mais ces bonnes relations ne signifient pas nécessairement que le Liban s’engagerait dans un tel revirement stratégique».
Il semble donc que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, Beyrouth résisterait pour l’instant à la tentation russe. C’est également le point de vue de Walid Charara, journaliste à al-Akhbar et chercheur au Centre consultatif pour les études et la recherche (www.dirasat.net). «On peut imaginer qu’il y ait des relations intermédiaires entre les deux pays, sans réorientation stratégique. Beyrouth et Moscou peuvent développer des relations de partenariats, pas forcément militaires. Une réorientation ne pourrait pas se faire en douceur, car il y a les Etats-Unis derrière. Un retournement du Liban vers la Russie marquerait, s’il se produisait un bouleversement stratégique, mais aussi une volonté d’indépendance». Le journaliste relève que tout ce qui se passe au Moyen-Orient doit se lire «à travers le prisme d’une stratégie de confrontation entre Washington et Moscou». «La Russie essaie de s’imposer dans plusieurs régions du monde comme un acteur politique incontournable qui peut jouer un rôle dans la solution de conflits durable comme au Yémen, en Libye, en Palestine. Cette posture de médiateur s’inscrit dans une stratégie de confrontation plus globale avec les Etats-Unis», note-t-il. «Malgré la rhétorique belliqueuse des Etats-Unis, avec Trump, leur capacité à peser sur certains pays dans le monde est moins importante qu’auparavant», analyse Walid Charara. Il affirme également que «s’il y avait eu une autre attitude européenne ou américaine envers la Russie, celle-ci ne serait pas intervenue en Syrie. Moscou a été amené dans la région à réaffirmer avec force son statut de puissance internationale, dans le cadre de cette stratégie de confrontation».

ET LE HEZBOLLAH?
Une autre question qui se pose, le Hezbollah voit-il d’un bon œil ces tentatives d’influence grandissantes russes au Liban? S’ils sont alliés de fait sur le terrain syrien, leurs agendas ne sont pas forcément identiques. Début juin, un incident survenu dans la région de Qoussair, à la frontière libano-syrienne, laissait planer le doute. Ce jour-là, la police militaire russe se positionne dans cette région où le Hezbollah dispose d’une très forte présence, la zone offrant un point de vue stratégique en matière de surveillance. Des «frictions» dues à une «incompréhension» entre les deux parties s’ensuivent, sans recours aux armes. Très vite, les Syriens interviennent pour régler le différend, poussant la police militaire russe à se retirer de la zone. Selon des sources proches du Hezbollah à Beyrouth, cet incident est apparu comme une sorte de «test», entre forces pourtant alliées dans leur soutien à la Syrie de Bachar el-Assad. Cet élément vient en tout cas montrer la complexité du jeu d’alliances actuellement en cours en Syrie et par conséquence, au Liban. Si le Hezbollah, et en sous-main l’Iran, verrait sans doute plutôt d’un bon œil le revirement du Liban vers la Russie, en revanche, cela ne servirait pas forcément leur ultime objectif, qui demeure la mobilisation de la résistance anti-israélienne. Alliés sur le terrain syrien, Iran, Hezbollah et Russie nourrissent en effet des agendas différents. «Il y a des convergences entre le Liban, le Hezbollah et la Russie, note Walid Charara. «Il y a aussi des divergences. Ce qu’il faut voir, c’est que les convergences sont des convergences importantes, c’est cela qui est fondamental». Le journaliste estime que l’Iran, comme la Russie, n’iront pas remettre en cause leur partenariat politique par des réactions démesurées.