POLITIQUE ÉTRANGÈRE DE FRANÇOIS FILLON : LE RETOUR DU GÉNÉRAL ?

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« On ne subit pas l’avenir, on le fait » (Georges Bernanos). A ce stade très préliminaire de la campagne pour les élections présidentielles en France, les sondages – avec toute la marge d’erreur qu’ils comportent – prédisent la victoire de l’élu de la primaire de droite et du centre face à la candidate du Front National. Il n’est dès lors pas inutile de s’interroger sur le programme du candidat « Les Républicains ». Que propose-t-il s’agissant de son action internationale future, de sa politique étrangère, de sa diplomatie, après l’échéance de mai 2017 ? Pour éclairer notre lanterne, nous ne disposons à ce stade que des déclarations publiques1 et des écrits du candidat François Fillon (ouvrage2 ou presse écrite3) pour tenter d’esquisser les contours de la politique étrangère et de son corollaire, la diplomatie de l’éventuel président de la République.

Il est vrai qu’il aurait fort à faire tant « notre politique étrangère et européenne traduit l’ampleur de notre déclin »4. Après avoir exploré les fondements conceptuels qui l’inspirent sur le long terme, il nous appartient d’envisager quelle pourrait en être sa déclinaison concrète au quotidien. En s’inspirant de la chanson de Guy Béart, nous essaierons logiquement de passer insensiblement des grands principes aux grands sentiments5.

FONDEMENT CONCEPTUEL : LES GRANDS PRINCIPES

Après sa prise de fonctions, le nouveau président de la République devra déterminer la politique étrangère de la France qu’il entend suivre durant son quinquennat afin d’éclairer à la conduite de la diplomatie par son futur ministre des Affaires étrangères.

La détermination de la politique étrangère : la fixation du cap du navire

L’inspiration générale. Le vainqueur de la primaire de la droite et du centre lors du scrutin du 27 novembre 2016 a commencé à dérouler les grandes lignes de force de ce que pourrait être sa politique étrangère dans l’hypothèse où les électeurs le désigneraient en mai 2017 comme successeur de François Hollande à la présidence de la République. Rappelons qu’une authentique politique étrangère vaut par la cohérence et la constance de son dessein. A cette fin, François Fillon propose un « changement de cap » pour assurer la sécurité et le rayonnement de la France. Il envisage pour la France un « rôle de puissance d’équilibre ». En dernière analyse, François Fillon se revendique du réalisme dans les relations internationales. Clairement et dans les paroles, François Fillon fait sien l’héritage gaulliste, mot-valise par les temps qui courent6.

Les grandes lignes. Les principes énoncés plus haut se déclineraient ainsi dans la future politique étrangère de François Fillon : primauté à la défense des intérêts de la France ; attachement à l’indépendance et à la souveraineté du pays ; poursuite de l’alliance avec les États-Unis tout en ne tombant pas dans la vassalisation ; importance d’un dialogue permanent avec la Russie pour contribuer au règlement des crises ; attachement à une Europe des nations ; resserrement du lien franco-allemand ; retour au réalisme dans notre politique moyen-orientale avec une certaine emphase mise sur le sort des chrétiens d’Orient, contribution au règlement de la crise syrienne ; encadrement de la mondialisation…. Aucune mention de l’avenir de la Françafrique ne figure à ce stade dans ses déclarations.

La conduite de la diplomatie : la route du navire

Une diplomatie cohérente. Pour mettre en œuvre sa politique étrangère, François Fillon précise sa pensée diplomatique, sorte de route du navire dont il a fixé au préalable le cap. Son programme diplomatique opère la synthèse de plusieurs traditions de la droite française : politique confessionnelle, antiatlantisme modéré, culte du chef7, retour de la Realpolitik des intérêts nationaux contre l’idéalisme des interventions au nom des droits de l’homme. Au futur chef de la diplomatie, il impose une feuille de route, une méthodologie : parler à tout le monde (« En diplomatie, si on ne parle qu’à ses amis, on ne parle à personne. Sortons de la logique des blocs et de la guerre froide »). L’objectif recherché est de rendre audible la voix de la France qui va de pair avec son redressement économique. François Fillon sait que la diplomatie internationale est faite d’imprévus, de surprises (Cf. les révolutions arabes au sujet desquelles il reconnaît avoir commis des erreurs d’appréciation comme la fermeture de notre ambassade à Damas). Elle n’est pas une science exacte.

Deux priorités absolues. François Fillon entend recentrer sa diplomatie sur deux priorités : l’Europe et le rang de la France. S’agissant de l’Union européenne, qui se trouve aujourd’hui au bord de l’implosion (crise migratoire, Brexit…), le député de Paris souhaite proposer à ses partenaires de se concentrer sur trois objectifs : la sécurité, ce qui implique de mieux contrôler les frontières extérieures, de maîtriser les flux migratoires et de muscler notre défense commune ; la gouvernance de la zone euro qui devrait être dotée d’un vrai directoire politique au niveau des chefs d’état et de gouvernement ; les grands projets mobilisateurs en matière d’innovation et de recherche. La réalisation de cet objectif passe par une impulsion franco-allemande. Pour ce qui est de son rang, il considère qu’avec son réseau diplomatique, l’un des premiers au monde, la France se doit d’avoir une diplomatie mondiale mais aussi et surtout indépendante.

Il y a souvent loin de la coupe aux lèvres. Nous abordons ainsi le domaine des hypothèses, des conjectures… en un mot de la politique fiction, de la diplomatie fiction. Dans cette délicate entreprise, il convient, comme toujours, de savoir raison gardée et de ne pas galoper dans les nuages comme cela est si souvent le cas dans notre siècle de démagogie, de médiacratie, d’émotion et de compassion.

DÉCLINAISON CONCRÈTE : LES GRANDS SENTIMENTS

Une fois installé au Palais de l’Élysée en mai 2017, le putatif président de la République française, François Fillon devra, comme ses prédécesseurs, lutter contre deux pesanteurs incontournables : le poids des réalités et le choc des hommes pour mener à bien son projet international comme du reste son ambitieux programme de redressement intérieur sur le plan économique et social.

Le poids des réalités : le diktat de la Realpolitik

La théorie du moindre mal. François Fillon n’ignore pas « qu’on a jamais le choix entre le bien et le mal, mais entre le pire et le détestable » comme le soulignait autrefois Raymond Aron. Comment envisage-t-il de mettre en pratique ses orientations générales ? Nous nous en tiendrons à quelques grandes questions ? Comment envisage-t-il de rééquilibrer notre alliance avec les États-Unis sur les plans sécuritaire (en dépit de notre réintégration dans la structure militaire intégrée de l’OTAN), économique (quid du TTIP, du CETA ?), juridique (extraterritorialité du droit américain)… ? Comment envisage-t-il ses relations avec la Russie (levée des sanctions) ?8 Comment convaincre les partenaires européens de repenser le projet (« L’Europe doit être un instrument et non une religion », François Fillon9) ? Comment contribuer raisonnablement à une solution de la crise syrienne (avec qui et sur quelles bases) ? Comment mettre au pied du mur les États arabes qui épaulent en sous-main l’EEIL ?10 Quel rôle envisage-t-il pour la France en Libye, au Yémen ? Comment lutter efficacement contre le terrorisme sur les plans intérieur et extérieur ?11 En dernière analyse, comment envisage-t-il de rééquilibrer l’outil diplomatique au détriment de l’arme militaire (« Les bombes triomphent rarement des idées », général Didier Castres) ? Comment prévoit-il d’en finir avec cet interventionnisme qui conduit à toujours plus d’interventions pour effacer les séquelles des précédentes ?

La théorie de l’efficacité maximale. François Fillon pourrait s’inspirer du précepte d’un conseiller occulte à la réputation sulfureuse de Nicolas Sarkozy : « un bon président est celui qui s’inscrit dans les trois dimensions : le passé, le présent et l’avenir. Le rejet du passé est suicidaire. Le passé contient la totalité du matériau avec lequel on construit l’avenir »12. Comment compte-t-il redresser durablement la barre du navire France pour rompre avec la pratique du précédent capitaine qui naviguait à vue au gré des humeurs du moment ?

Pour être audible, attendue, entendue, la voix de la France doit être de nouveau frappée au sceau de la constance, de la raison, de l’équilibre, de la volonté de puissance. Elle doit revenir aux fondamentaux qui ont fait la force de la diplomatie gaullo-mitterrandienne : stratégie de long terme, patience stratégique, discrétion… pour répondre à la « mondialisation des crises » qui remet en cause les fondements de l’ordre international et le système de sécurité collective né au lendemain de la guerre froide. Elle doit en finir avec les imprécations et les invectives qui traduisent la faiblesse de celui qui en use. François Fillon devrait prendre pleinement en compte le fait qu’une tâche essentielle de la diplomatie consiste à modifier, voire à créer les équilibres qui rendront la paix possible (Dominique de Villepin13).

Le choc des hommes : le diktat de l’irrationnel

L’esprit d’équipe. Même si ceci relève de la tautologie, tout le monde sait qu’« il n’est de richesse que d’hommes » (Jean Bodin). Le succès de François Fillon dans le domaine extérieur dépendra en grande partie de la cohérence du trio formé par le président de la République, son conseiller diplomatique et le ministre des Affaires étrangères si tant est que ne vienne pas se glisser un quatrième homme, comme ce fut le cas sous la présidence de François Hollande avec son chef d’état-major particulier (le général Benoît Puga dont il se murmurait qu’il avait marginalisé le conseiller diplomatique, Jacques Audibert).

Avec un quatuor, les risques de couacs diplomatiques sont plus importants qu’avec un trio. François Fillon devrait éviter que son conseiller diplomatique ne s’essuie les pieds sur le Quai d’Orsay comme ce fut le Quai de Jean-David Levitte avec Bernard Kouchner sous la présidence de Nicolas Sarkozy. La cohésion de l’équipe France sera fondamentale pour qu’il mène à bon terme son ambitieux projet diplomatique qui, par certains aspects, constitue une rupture fondamentale avec le passé.

L’intérêt général. Une fois encore, si la défense de l’intérêt général sonne comme une évidence pour le commun des mortels, il en va tout autrement dans la réalité tant elle est souvent en butte aux intérêts personnels, au poids des lobbies. Elle constitue la colonne vertébrale d’une diplomatie cohérente et efficace. Elle n’est pas sans influence sur l’intérieur : « Une politique extérieure fermement et prudemment conduite n’est-elle pas, en bien des cas, la seule garantie de la sécurité intérieure ? »14.

François Fillon devra d’abord donner un nouveau souffle à une diplomatie française déboussolée qui favorise la prééminence des actions individuelles désordonnées. Il devra ensuite en finir avec la mortifère diplomatie de la com et son cortège de gadgets et de dérives dangereuses (Cf. le tweet de notre ambassadeur à Washington après la victoire de Donald Trump qui plombe l’action de la France aux États-Unis). Il devra enfin lui donner les moyens indispensables pour l’accomplissement de sa tâche, ce qui n’exclut pas de lancer une véritable réforme du Quai d’Orsay. Ceci passe par la redéfinition du périmètre des activités régaliennes de l’État. C’est à ce prix que la diplomatie française sera de nouveau en prise avec les réalités15 et pourra relever les multiples défis que pose le monde de ce début de siècle.

« Faire », tel est le titre de l’ouvrage programme du candidat Fillon publié en 2015 !16 Reste désormais à savoir si le président de la République putatif parviendra à transformer son faire-savoir de 2016 en savoir-faire en 2017 dans le domaine de la politique étrangère et de la diplomatie. La vérité est brutale : le XXIe siècle diplomatique reste à inventer (Dominique de Villepin).

La France veut-elle et peut-elle y prendre sa juste part ? Va-t-elle en rester à une diplomatie de l’indignation sélective, à une diplomatie moraliste et manichéenne qui est irrationnelle et sélective ? Va-t-elle continuer à se contenter de rester un spectateur vocal qui pèse peu ou rien dans le concert des nations ou bien va-t-elle redevenir un acteur discret, une puissance d’influence dans la « mondialisation des crises » ? Sera-t-elle en mesure de faire montre de clairvoyance en sachant décliner impératifs du temps court et contraintes du temps long, conjuguer action au présent et anticipation du futur ? C’est à toutes ces questions fondamentales que devra répondre le vainqueur de la primaire de la droite et du centre pour contribuer au succès du futur président de la République. Avec François Fillon à la barre (« un Hubert Védrine de droite », Marcel Gauchet), va-t-on assister, sur le plan de la politique étrangère et de son corollaire la diplomatie, à un retour du général ?