Nominations militaires. Le CPL opte pour l’«escalade contrôlée»

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Les nominations militaires feront-elles sauter définitivement le gouvernement? Depuis l’approche de la fin du mandat des principaux responsables militaires, cette question est désormais sur toutes les lèvres. Le Courant patriotique libre a opté pour l’escalade… sans toutefois envisager la démission de ses ministres.

A l’issue de la réunion hebdomadaire du Bloc du Changement et de la Réforme mardi, le ministre Gebran Bassil avait annoncé que les ministres du Courant patriotique libre (CPL) n’assisteront pas à la séance ministérielle prévue le jeudi 25 août. Bassil a annoncé lui-même qu’en guise d’avertissement, les ministres du CPL boycotteront la séance pour protester contre la violation de la loi. Il s’est également interrogé si en l’absence d’un président de la République chrétien, le gouvernement pourrait continuer à gouverner sans une composante principale qui est la communauté chrétienne. Dans sa courte allocution, le ministre Bassil a affirmé que le consensualisme était menacé. «Alors qu’il existe un seul président consensuel, il est interdit de l’élire et il n’existe pas une loi électorale consensuelle, nous sommes placés devant deux éventualités: soit on procède à des élections sous la loi de 1960, ou alors on proroge une nouvelle fois le mandat de la Chambre». En conclusion, Bassil a rappelé que le boycott de la séance ministérielle a pour but de protéger le consensualisme, car c’est finalement celui-ci qui est en danger en l’absence du CPL, des Kataëb et des FL du gouvernement. Il n’a pas également écarté la possibilité du recours à la rue.
Le déroulement de la dernière séance ministérielle ne présageait rien de bon, surtout en ce qui concerne la prorogation du général Mohammad Kheir, secrétaire général du Conseil supérieur de la défense. A l’ouverture de la réunion par le président Tammam Salam, Bassil avait demandé la discussion de la nomination d’un successeur au général Kheir. Salam lui avait répondu: «Nous étudierons cette affaire à la fin de la séance».
Mais alors que la réunion gouvernementale a démarré avec la présence de 21 ministres (en raison de l’absence du ministre Boutros Harb à cause du décès de sa sœur, et la démission des ministres Alain Hakim et Achraf Rifi), avant le début du vote, les ministres Alice Chaptini et Nouhad Machnouk se sont retirés, réduisant ainsi la présence ministérielle à 19 ministres uniquement.

Le temps presse
Prenant la parole, le ministre de la Défense, Samir Mokbel, a affirmé que le temps presse, que le mandat de Kheir s’achève le 21 du mois courant et qu’il avait trois noms à proposer. «Pourquoi n’avez-vous pas soumis cette affaire auparavant et vous l’avez laissée jusqu’à la dernière minute? Il est clair que vous n’avez pas l’intention de procéder à des nominations, il fallait dire cela dès le départ», lui rétorqua Gebran Bassil.
A son tour, le ministre de l’Education, Elias Bou Saab, demanda au ministre de la Défense: «Et vous, quel officier préférez-vous à ce poste? N’êtes-vous pas censé, en tant que ministre de la Défense, recommander un officier plutôt qu’un autre et choisir celui qui vous paraît le plus adéquat à ce poste?». Mokbel a fait la sourde oreille, ce qui a poussé Bou Saab à déclarer: «Ceci est une mascarade et une mise en scène ratée et déjà vue».
Quant au ministre de la Culture, Rony Araygi, il a fait une courte intervention, dans laquelle il s’est adressé au chef du gouvernement, précisant qu’il était pour le principe de la nomination, mais pas de cette manière. «Nous ne connaissons pas ces officiers et nous n’avons pas eu le temps de prendre connaissance de leurs curriculums vitæ car ils ne nous ont pas été distribués».
Le ministre de l’Intérieur, Nouhad Machnouk, qui a quitté la réunion avant sa fin, a dit: «Notre position dès le départ consiste à ne pas nommer des responsables sécuritaires avant l’élection d’un président de la République. Notre position est une question de principe concernant les nominations de premier rang, car elles ne doivent pas avoir lieu avant l’élection d’un président».

Une «comédie»
Trois noms ont été proposés pour la succession de Kheir: Sadek Tleiss, Marwan Chidiac et Khaled Trabin. Le vote a eu lieu sur trois étapes, chacun des trois généraux obtenant 7 voix uniquement. La proposition est alors tombée puisqu’aucun des trois n’obtint le minimum requis, c’est-à-dire les deux tiers. Ainsi, il revient au ministre de la Défense de publier un décret reportant d’un an le départ du général Kheir. Ce serait alors la dernière prorogation concernant Kheir puisqu’il aura ainsi accompli 43 années de service.
Les sept ministres ayant voté pour la nomination sont: Gebran Bassil, Elias Bou Saab, Arthur Nazarian, Sejaan Azzi, Mohammad Fneich, Hussein el-Hajj Hassan et Abdel-Mouttaleb Hennaoui. Quant au ministre de la Santé, Waël Abou Faour, qui n’a pas voté, il s’est contenté de dire: «Désignons quelqu’un et finissons-en».
Après l’échec de la nomination, Bassil a déclaré que «ceci est une comédie planifiée et elle aura des répercussions sur l’action gouvernementale et sur notre présence au gouvernement». Depuis cet instant, il était apparu clairement que le CPL ne restera pas les bras croisés. Bassil avait assuré que, désormais, «nous sommes entrés dans une période de confrontation. Nous avons la possibilité d’entreprendre plusieurs actions et nous les fixerons ultérieurement. Toutes les possibilités sont ouvertes, allant d’un simple boycott à un départ du gouvernement, au recours à la rue de nouveau et bien d’autres encore». Cependant, des sources bien informées assurent que le CPL n’ira pas jusqu’à démissionner du gouvernement, car cela provoquerait l’effondrement du cabinet et plongerait le pays dans un vide total au niveau de l’Exécutif.
Des sources ministérielles indiquent que le vote des ministres du Hezbollah aux côtés de Aoun n’aura aucune incidence car, à l’instar de la majorité ministérielle, ils sont pour la prorogation du mandat du commandant en chef de l’armée, le général Jean Kahwagi. En rejetant la prorogation du mandat du général Kheir, le CPL livre la bataille contre celle du mandat de Kahwagi. Si un nouveau membre du conseil militaire avait été nommé, ceci se serait répercuté sur le commandement en chef de l’armée. De toute manière, malgré le boycott de la séance ministérielle, il n’est pas encore certain si les alliés du CPL se solidariseront avec lui. Dès que la position a été annoncée par Bassil, des concertations ont été entreprises. Le ministre du Tourisme, Michel Pharaon, aussitôt suivi par le vice-président de la Chambre, Farid Makari, a appelé le chef du gouvernement à reporter la séance de jeudi, alors que le Hezbollah annonçait son intention d’assister à la séance. Des sources proches du président Salam ont à leur tour affirmé que le consensualisme est respecté puisque des ministres chrétiens assisteront à la réunion du jeudi. Affaire à suivre…

Joëlle Seif

Kahwagi reste
Des sources informées estiment que la majorité ministérielle est prête à procéder à la nomination d’un nouveau chef d’état-major et à réagir positivement aux désirs de Walid Joumblatt dont le choix se situe entre le général Hatem Malak et le général Marwan Halawi. Quant au commandement en chef de l’armée, c’est un sujet plus délicat, qui est en relation directe avec les calculs présidentiels, d’une part, et l’équilibre du pouvoir, d’autre part. Cette position n’est pas un poste militaire uniquement mais aussi politique. Il paraît de plus en plus probable que la prorogation du mandat du général Jean Kahwagi va avoir lieu. Les indices qui portent à le croire sont nombreux. Il y a d’abord les propos du président Nabih Berry qui a affirmé qu’il ne permettrait pas une seule minute de vacance à la tête de l’armée, ce qui signifie qu’il n’y a pas d’accord sur un nom. Ensuite, la présence du général Kahwagi à Moukhtara a suffi à dissiper toute rumeur concernant un veto ou une réserve de Joumblatt concernant la prorogation. Finalement, la visite du chef du bloc parlementaire du Hezbollah, Mohammad Raad, à Yarzé où il a rencontré Kahwagi. D’après les sources mentionnées, le même scénario va se répéter. En l’absence d’un accord autour d’un nom, le ministre de la Défense utilisera les prérogatives que lui accorde la loi pour décider la prorogation du mandat du commandant en chef de l’armée à condition que celle-ci soit revue au moment de l’élection d’un président de la République.