Deux lectures opposées sur le dossier présidentiel

47

La visite d’une délégation du Hezbollah chez le chef du courant des Marada Sleiman Frangié suivie de la rencontre de ce dernier avec le patriarche Béchara Raï ont suffi à relancer les spéculations sur un éventuel déblocage dans l’impasse politique.

Selon la lecture des irréductibles optimistes, le Hezbollah aurait déclaré à Frangié que les chances du général Aoun d’arriver à Baabda seraient en train d’augmenter et il aurait donc sondé le chef des Marada sur la possibilité de retirer sa propre candidature le moment venu… Frangié en aurait aussitôt parlé avec le patriarche maronite et les mêmes sources sont convaincues que d’ici à la fin de septembre, le chef du bloc parlementaire du Changement et de la Réforme pourrait être élu à la présidence.

Cette lecture optimiste considère que la visite de Bnechii et la rencontre de Dimane ne sont pas une cause, mais le résultat des nouvelles données présidentielles. Celles-ci se résumeraient comme suit : le chef du courant du Futur Saad Hariri n’a plus d’autre choix pour sauver son leadership que d’accepter l’équation qui lui est proposée et qui consiste à élire Michel Aoun à la présidence moyennant son retour au Sérail. Les promesses saoudiennes de l’aider à résoudre ses problèmes financiers, notamment avec les employés de Saudi Oger, suite notamment à son invitation à participer au repas de fête du roi Salmane, ne se sont pas concrétisées et avec chaque jour qui passe, l’espoir de Saad Hariri en un règlement de cette question se réduit encore plus. Il ne s’agit plus pour lui d’une simple question financière, mais de son poids politique, sachant que son courant est tiraillé entre plusieurs tendances et que ses rivaux utilisent ses problèmes financiers pour affaiblir son autorité.

Au début, lorsqu’il y a un peu plus de deux ans, Saad Hariri avait noué un dialogue avec le général Aoun autour de cette question, il s’était heurté à un veto ferme et sans appel des autorités saoudiennes et en particulier du ministre des Affaires étrangères de l’époque, l’émir Saoud al-Fayçal. Aujourd’hui, les choses ont changé. Les dirigeants saoudiens ne cessent de répéter qu’ils ne posent pas de veto sur aucun candidat, même s’ils ne souhaitent peut-être pas que le choix tombe sur Michel Aoun. Mais l’élection présidentielle n’étant pas une priorité pour les Saoudiens et l’opposition à Aoun s’étant quelque peu affaiblie, Saad Hariri pourrait avoir une plus grande marge de manœuvre qui lui permettrait de privilégier ses propres intérêts.

D’ailleurs, la situation présidentielle aujourd’hui se réduit à l’équation suivante : le Hezbollah appuie la candidature du général Aoun mais ne peut obtenir son élection sans l’accord du courant du Futur au risque d’augmenter dramatiquement la tension entre les sunnites et les chiites et, de son côté, le courant du Futur appuie la candidature de Sleiman Frangié mais ne peut pas obtenir son élection sans l’accord du tandem Aoun-Hezbollah. Le plus logique, selon cette approche, serait donc de pousser Saad Hariri à faire des concessions dans son propre intérêt et pour obtenir des acquis importants pour lui. La position du leader druze Walid Joumblatt désormais favorable à l’élection de Aoun pour « en finir avec le dossier présidentiel qui paralyse le pays » devrait être un encouragement à Saad Hariri pour suivre le même chemin.

Face à cette lecture optimiste, il y en a toutefois une autre qui l’est beaucoup moins. Selon cette seconde lecture, la visite d’une délégation du Hezbollah à Bnechii n’était nullement destinée à pousser le chef des Marada à retirer sa candidature. Il s’agirait d’une visite protocolaire destinée à remercier Sleiman Frangié pour ses positions en faveur de la résistance pendant la guerre de juillet 2006.

De même, la rencontre entre Frangié et le patriarche maronite à Dimane ferait partie des démarches traditionnelles qui poussent le chef des Marada à saluer le patriarche maronite lorsqu’il s’installe dans le siège estival de l’Église maronite au Nord. Les deux visites ne seraient donc pas liées au dossier présidentiel qui continuerait à être relégué aux calendes grecques, la situation du Liban étant plus que jamais dépendante des développements régionaux.

Selon cette lecture, même si les dirigeants saoudiens ont déclaré qu’ils ne posaient pas de veto sur les candidats à la présidentielle libanaise, cela ne signifie pas pour autant qu’ils sont prêts à accepter l’élection du général Aoun. Ce dernier reste à leurs yeux l’allié du Hezbollah, lui-même instrument de l’Iran dont ils combattent l’influence dans toute la région. Quant à la communauté internationale, ce qui l’intéresse, c’est la stabilité du Liban, et éventuellement le dossier des ressources pétrolières et gazières. Tout le reste n’est donc pas prioritaire…
Face à ces deux lectures opposées, il ne reste plus qu’à attendre les trois jours de dialogue national pour deviner de quel côté penche la balance politique.