Présidentielle. Des signaux contradictoires

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Après cinq mois de stagnation dans le dossier présidentiel, bloqué entre la candidature du général Michel Aoun et celle de Sleiman Frangié, qui appartiennent à un même camp et sont tous les deux les alliés du Hezbollah, des prises de position récentes et quelques indices laissent présager un développement prochain et une sortie de l’impasse.

D’abord, il y a eu le chef du Courant du futur, Saad Hariri, qui a insisté sur l’importance de l’élection d’un président de la République, qui contribuera à la relance des institutions et à une reprise de l’activité commerciale et économique. Pour le leader sunnite, n’importe quel président serait meilleur que le vide, avançant que même si le général Aoun était élu, il serait le premier à le féliciter.
Ensuite, ce fut au tour du chef du Parti socialiste progressiste (PSP), Walid Joumblatt, de déclarer, pour la première fois officiellement, qu’il respectait le choix du 8 mars de ne pas se rendre place de l’Etoile. Allant plus loin encore, il a indiqué qu’il ne participera pas à une séance consacrée à l’élection d’un président où le quorum serait assuré mais à laquelle le Hezbollah ne participerait pas, car celui-ci est un partenaire principal. Ainsi, Joumblatt réduit en fumée les tentatives d’assurer un quorum pour élire un président sans la présence du Hezbollah. Le leader druze a très tôt réalisé que la voie de Frangié jusqu’à Baabda n’était pas libre et il était revenu à la politique des choix ouverts qui n’excluent pas Aoun.

A son tour, le chef des Marada, Sleiman Frangié, a déclaré, dans un message via Skype, à ses partisans en Australie que «la réalisation la plus importante est que le président fera partie de notre camp. Il ne faut pas perdre cette opportunité que ce soit le général Michel Aoun ou Sleiman Frangié». Il a également avancé qu’entre les proches, il y a toujours des reproches, des rapprochements ou des éloignements, comme c’est le cas entre le père et le fils ou entre les frères.

De son côté, le président des Kataëb, Samy Gemayel, a estimé que les chances de Aoun et Frangié sont presque nulles et qu’il faudrait procéder à la recherche d’un président consensuel. Il a même avancé le nom du général Chamel Roukoz parmi les candidats consensuels.

Toutes ces déclarations ont été accompagnées par une activité politique intense, dans toutes les directions: des rencontres entre le ministre Gebran Bassil et Sleiman Frangié, ainsi qu’avec Saad Hariri, une rencontre entre Walid Joumblatt et Chamel Roukoz. Elles ont été également suivies par une proposition qui a envahi les milieux politiques, faisant état d’une élection du général Aoun à la présidence pour une période transitoire de deux ans, au cours de laquelle une reconstitution du pouvoir serait faite à travers un gouvernement provisoire, qui supervisera des élections parlementaires sur la base d’une nouvelle loi électorale. Cette proposition a pris une nouvelle dimension après la visite du président français, François Hollande, à Beyrouth au cours de laquelle le patriarche maronite, Béchara Raï, lui aurait remis un mémorandum mentionnant la suggestion d’élire un président pour une période transitoire.

Ce paysage politique suggère que le dossier de la présidentielle serait sur le point de sortir de l’impasse dans laquelle il se trouve. Le nom du général Aoun, en tête des candidats depuis deux ans, est de nouveau en circulation. Pour la première fois, une chance sérieuse de l’élire apparaît à l’ombre d’un changement probable dans l’attitude de Saad Hariri. Des indices vont dans ce sens, surtout après qu’il lui est apparu que l’élection de Frangié n’était pas possible à ce stade et que la question du quorum n’est pas assurée; elle est entre les mains du Hezbollah. Pratiquement, l’équation est toujours la même depuis deux ans: Aoun président ou le vide.

La question qui se pose est celle de savoir si l’heure de l’élection présidentielle a sonné. On sortirait de l’impasse présidentielle dans l’un des deux cas. Le premier serait si Aoun ou Frangié se retirent l’un au bénéfice de l’autre. Le second serait un changement dans la position du Hezbollah (qu’il procède à l’élection de Frangié) ou un changement dans la position de Saad Hariri (qu’il procède à l’élection de Aoun). D’un point de vue théorique, la renonciation de Frangié est possible alors que celle de Aoun est difficile, voire même impossible. Elle ne concerne pas la présidence uniquement, mais la durée du mandat également. De même, un changement dans la position de Hariri serait possible dans une conjoncture précise. En revanche, un revirement dans l’attitude du Hezbollah n’est pas envisageable, car il est engagé envers son premier allié, le général Aoun, tant que celui-ci est candidat. De plus, l’équilibre des forces penche en sa faveur.

Quid de l’Arabie?

Pratiquement, la renonciation ou le retrait de Frangié est impensable si l’élection de Aoun n’est pas garantie. Le Hezbollah ne raterait pas la chance d’avoir un président de la République appartenant à son bord. Si Frangié se retire et Aoun n’est pas élu, il aurait perdu cette opportunité. De même, l’appui de Hariri à l’élection de Aoun est inconcevable sans un feu vert saoudien. Si l’Arabie a bien déduit que l’élection de Frangié était rejetée par la majorité chrétienne, après l’accord entre Aoun et Geagea, en revanche elle n’est toujours pas parvenue au stade de conclure que celle de Aoun ne représente pas une victoire pour le Hezbollah. En d’autres termes, si l’Arabie a renoncé à l’option Frangié, elle n’a toujours pas décidé d’appuyer la candidature de Aoun. Et si le Hezbollah s’accroche plus que jamais à Aoun, dans une étape où il subit de fortes pressions saoudiennes et internationales, l’Arabie ne veut présenter aucune concession ou montrer une quelconque faiblesse dans sa position. Le royaume wahhabite est prudent concernant le général Aoun et ne veut donner au Hezbollah aucune victoire au Liban. Riyad s’interroge toujours sur les conséquences de l’élection du général à la présidence et se demande si son entente avec le Hezbollah restera aussi solide après son élection ou connaîtra des failles.

Les deux principales parties concernées par l’élection présidentielle s’accusent mutuellement de blocage. Le Courant du futur affirme que le Hezbollah ne veut pas d’élection présidentielle et ne veut pas de président. Sinon comment expliquer sa froideur et son manque d’enthousiasme, alors que les deux candidats sont ses alliés? En contrepartie, le Hezbollah et ses alliés affirment que Saad Hariri assume la responsabilité du vide parce qu’il ne veut pas de Aoun président et même s’il le voudrait, il ne peut pas en raison du veto saoudien.

Un président à la fin de l’été?

En conclusion, il semble qu’il existe une chance réelle, même si elle est faible, pour élire un président de la République dans les prochaines semaines ou les cinq prochains mois, jusqu’à la fin de l’été comme délai maximal. L’autre alternative serait la persistance de l’impasse présidentielle tant que les circonstances régionales qui l’ont provoquée demeurent. Dans ce cas, l’élection serait reportée pour un an au moins et l’élection d’un président consensuel serait alors fort probable, alors que l’élection d’un président faisant partie du 14 mars est totalement exclue. Quant aux raisons régionales qui empêchent l’élection d’un président, elles se résument, selon certains, aux relations tendues entre l’Iran et l’Arabie, qui pourraient toutefois connaître une détente au Yémen et dans les négociations du Koweït. D’autres lient la situation à la crise en Syrie et ses développements, qui sont encore longs et compliqués malgré les négociations de Genève. Tant qu’un compromis n’est pas clair en Syrie et tant que son avenir n’est pas déterminé, le Liban devrait patienter dans la salle d’attente. La vacance présidentielle est appelée à se prolonger encore jusqu’à nouvel ordre et pour une longue période…

Un président pour deux ans

La proposition d’élire le général Michel Aoun pour un mandat de deux ans a été avancée en vue de sortir de l’impasse présidentielle. Quelle que soit l’identité de l’auteur de cette proposition, le principal intéressé dans cette affaire, le général Aoun, n’a fait aucun commentaire, ni positif ni négatif, sur une question qui ne lui a pas été adressée directement et qu’il a apprise à travers les médias. Ses proches rapportent qu’il ne se sent pas concerné par des propositions de ce genre qui portent atteinte au mandat et à l’autorité de la présidence et qui représentent une première sur le plan politique et constitutionnel. Nabih Berry et Saad Hariri ont rejeté l’idée d’un président pour une période transitoire, car cela nécessiterait un amendement de la Constitution, ce qui pourrait mener à amender les accords de Taëf. D’ailleurs, cette proposition suscite des interrogations. Au cas où Aoun serait élu, pourrait-il briguer un autre mandat? Sleiman Frangié serait-il le prochain président après Aoun? Quelle serait la position de Samir Geagea?