Unesco : la candidature qui embarrasse les autorités libanaises

C’est une histoire comme seul le chaos actuel peut en produire. Mais elle crée un malaise au sein de l’opinion publique qui n’y comprend plus rien.

L’affaire a été présentée comme si le gouvernement avait préféré la candidature de Mme Vera el-Khoury Lacoeuilhe à celle de l’ancien ministre Ghassan Salamé pour le poste de directeur général de l’Unesco, et comme tout au Liban, elle est en train de prendre une tournure politique alors qu’au départ, il s’agit d’une question de procédure et de délais dans les dépôts des candidatures. Selon une source de la délégation du Liban à l’Unesco, Vera el-Khoury Lacoeuilhe, libano-française qui a représenté l’île Sainte-Lucie à l’Unesco pendant plus de 20 ans avant de démissionner, a émis depuis plus d’un an le souhait de présenter sa candidature pour la direction générale de l’Unesco, en remplacement de Mme Irina Bokova dont le mandat se termine en 2017.

Elle a toutefois pour cela besoin qu’un État adopte et soumette sa candidature au conseil exécutif de l’Unesco formé de 58 membres, dont le Liban. Elle a donc constitué son dossier et effectué en février 2015 une tournée auprès des autorités libanaises concernées. Le Premier ministre Tammam Salam ainsi que les ministres des Affaires étrangères Gebran Bassil, de la Culture Rony Araïji et de l’Éducation Élias Bou Saab l’ont reçue. Bassil, qui avait déjà lancé son concept de la « diplomatie culturelle », a estimé que cette candidature pourrait être une très bonne idée pour le Liban. D’une part, Mme el-Khoury Lacoeuilhe a le bon profil, elle connaît bien les rouages de l’Unesco et elle n’est pas impliquée dans la politique interne libanaise, et d’autre part, selon les règles de l’Unesco, la succession de Mme Bokova devrait revenir à un pays du Moyen-Orient.

Le Liban a donc toutes ses chances, même si le Qatar a un candidat, l’ancien ministre de la Culture. Mais le ministre des Affaires étrangères a estimé que Vera el-Khoury Lacoeuilhe, en tant que libanaise multiculturelle en plus de ses capacités personnelles, pourrait obtenir plus de voix que le candidat du Qatar. Après un sondage auprès de la délégation libanaise de l’Unesco, qui s’est avéré favorable au choix de Mme Lacoeuilhe, et des consultations avec les autres ministres concernés, il a donc décidé d’adopter sa candidature. Le Premier ministre Tammam Salam a donné son accord, et le 10 mars 2016, Vera el-Khoury Lacoeuilhe est devenue la candidate officielle du Liban pour le poste de directrice générale de l’Unesco. Une lettre officielle du Premier ministre datée du 10 mars confirme cette décision qui a été notifiée aux représentations libanaises dans le monde.

La procédure légale a ainsi été respectée et le Liban officiel croyait avoir présenté un atout gagnant… Mais le 13 mars, la classe politique apprend en direct à la télévision la candidature de l’ancien ministre de la Culture et responsable de la Francophonie Ghassan Salamé pour le poste de directeur général de l’Unesco. Salamé avait pourtant été approché il y a quelques mois dans ce but et il avait décliné l’offre, affirmant que ce poste ne l’intéressait pas. En annonçant sa candidature à la télévision avant d’en parler aux responsables, Salamé a donc créé un véritable malaise dans les milieux officiels et il a surtout embarrassé le gouvernement. Selon toute probabilité, il savait que le Liban souhaitait présenter un candidat pour ce poste et que le choix se portait sur Vera el-Khoury Lacoeuilhe. Pourquoi n’a-t-il pas fait connaître sa décision aux autorités concernées avant que celles-ci se décident à officialiser la candidature de Mme Lacoeuilhe ? C’est la question que les milieux politiques se posent.

Il peut s’agir d’une simple négligence. Toujours est-il que le Liban peut aujourd’hui difficilement changer de candidat en cours de campagne. Cela mettrait en cause la crédibilité du gouvernement et des autorités libanaises. Certains ministres commencent à affirmer que comme il n’y a pas de président de la République, il faudrait soumettre ce dossier à l’ensemble du Conseil des ministres. D’une part, cela nuirait à l’image du Liban et de son gouvernement, et d’autre part, la candidature du représentant du Liban à l’Onu Nawaf Salam pour le poste de juge à la Cour internationale de justice n’a pas été soumise à l’examen du Conseil des ministres, tout comme celle de Joseph Akl pour devenir membre du Tribunal international de la mer.

Aujourd’hui, la situation paraît bloquée. Le Premier ministre cherche à dépolitiser la polémique, mais la tension est si grande entre les camps rivaux qu’ils font feu de tout bois. Le leader druze Walid Joumblatt, qui ne cache pas son appui à la candidature de Salamé, en aurait même parlé au président François Hollande au cours de leur dernière entrevue à l’Élysée, mais il s’y est visiblement pris un peu tard et il serait désastreux pour le Liban de changer de candidat au milieu de la course.

Le Liban peut donc difficilement se rétracter surtout que le choix de Vera el-Khoury Lacoeuilhe est justifié. Certes, les profils de la candidate officielle et de l’ancien ministre ne sont pas comparables, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une élection qui ne se déroule pas au Liban et pour laquelle il faut tenir compte du poids des candidats au sein de l’institution de l’Unesco. Trois scénarios sont possibles : les partisans de M. Salamé souhaitent pousser Mme el-Khoury Lacoeuilhe à retirer sa candidature. Mais elle a déjà affirmé qu’il n’est pas question pour elle de le faire. Le deuxième scénario consiste dans le fait que la candidature de Salamé soit adoptée par un autre pays. Certains milieux parlent de la France, mais en général, il n’est pas d’usage que la France, qui abrite le siège de l’Unesco, présente un candidat à ce poste. La candidature de Salamé pourrait alors être adoptée par les Émirats arabes unis (qui est aussi membre du conseil exécutif) ou un autre pays membre de l’Unesco. Enfin, le troisième scénario serait que Salamé lui-même décide de retirer sa candidature. Pour l’instant, chacun campe sur ses positions et les autorités libanaises restent dans l’embarras.