S’envoler de/vers Beyrouth

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C’est fou ce sentiment d’appartenance absolue et de patriotisme que nous avons, nous Libanais, quand nous sommes à l’étranger. Une espèce de fierté non dissimulée de venir du pays de la myrrhe et de l’encens. Une sorte de jouissance d’être le fils ou la fille de Khalil Gibran, la cousine éloignée de Shakira, le neveu d’Amal Clooney, la pote d’Ibrahim Maalouf, l’héritier de Feyrouz ou l’ex-voisin de Mika. Et surtout qu’on est en compétition aux oscars. Pas Ziad Doueiri, mais nous, tout le peuple. Comme avec Gabriel Yared.
On se délecte en fanfaronnant que nous sommes à l’origine de la couleur pourpre, que nous avons des milliers d’années d’existence, que nous avons créé le concept du commerce, que Jésus est passé par là, que nous sommes 17 confessions à cohabiter, que nous sommes à l’origine du hommos, de la tabboulé (la vraie) et du mezzé ; que nous avons la mer, la montagne, les forêts et les rivières dans à peine 10 452 km2 ; des ruines romaines, les cicatrices d’une guerre de 30 ans, la plus belle nightlife du monde, une hospitalité incomparable, que Bardot est venue chez Pépé Abed, que Dalida a chanté au Piccadilly et qu’on peut nager et skier dans la même journée.
Dès qu’on met le pied dans un avion de la MEA à destination de n’importe où, on devient un ambassadeur hors pair de ce pays qu’on adore détester. On vante ses mérites en invitant tout un chacun à venir passer quelques jours chez nous, en insistant bien évidemment sur le fait que l’on va s’occuper d’eux. Qu’on les emmènera, dans le désordre, à Baalbeck, Mar Mikhaël, au Skybar, aux Cèdres, à Hamra, à la grotte de Jeïta, à Batroun, à Decks, boire de l’arak chez Mounir, à Byblos, sur la Corniche, à Madina, au Music Hall, manger une man’ouché… partout où le vent aux fragrances de sumac nous portera. On leur certifiera aussi qu’il suffit de venir une fois sur notre terre promise pour qu’ils y reviennent. De véritables ministres du tourisme, nous rétorquent-ils.
« Oui, mais si vous saviez combien je hais le Liban. » C’est un fait, dès qu’on met le pied dans un avion de la MEA à destination de Beyrouth, on (re)développe une allergie non dissimulée à notre (petit) pays. À commencer par les hôtesses (qui ne nous ont rien fait), le plateau-repas, le gemrok, les 350 3ettels qui se jettent sur nous, les taxis hors de prix qui cherchent à nous arnaquer, l’odeur fétide qui nous prend à la gueule quand on dit aux taxis d’aller se faire foutre et les embouteillages sur la route du retour. Et là, en un instant, tout ce qu’on avait pu dire de poétique sur les jacarandas ou le son mélancolique du oud devient un kess ekhta généralisé. Hal balad, lebneniyyé, l’siyessin. Et tout y passe. La pluie, la chaleur, les conducteurs, l’état des routes, les embouteillages, les darak, la cherté de vie, les additions dans les restaurants, les impôts, la grille des salaires, les scolarités exorbitantes, les fonctionnaires de l’État, les injustices, les lois antigays, les inégalités femmes-hommes, le non-transfert de la nationalité, le corps ecclésiastique, la pollution, l’air qu’on respire, les poubelles qui s’entassent, les prix des forfaits mobiles, la ligne qui se coupe sans arrêt, l’internet trop lent, l’électricité parkinsonienne, les moteurs, les réfugiés, les camps, les élections, la corruption, les programmes vulgaires à la télé, la chirurgie esthétique à outrance, les sourcils Angry birds, les seins trop gros, la narguilé à la plage, les livres d’histoire incomplets et j’en passe.
On a oublié tout ce qui faisait la beauté du Liban. Comme si on avait envoyé, ensemble, au bûcher ou à l’échafaud, Le Prophète, la musique d’English Patient, Sabah, le hommos et Baalbeck. Malheureusement, c’est légitime. Parce que lorsqu’on regarde le bleu de notre Méditerranée et son soleil couchant, on sait désormais qu’il faudra aller ailleurs pour voguer sur une mer plus tranquille. Une mer plus propre. Et là-bas, on reparlera sans amertume de ce pays auquel on tient tellement.