Carnet de Beyrouth

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A l’Anise, dans le quartier de Mar Mikhaël. Photo Myriam Boulos

Havre de créativité en perpétuel mouvement, la capitale aux dix-huit confessions religieuses offre sans cesse de nouvelles adresses.

Entre immeubles de verre et villas de style ottoman, Beyrouth est une cité de bric et de broc où s’entremêlent ruines antiques et voies express, églises maronites et minarets portant haut l’appel du muezzin. Une ville vivant au rythme d’une circulation perpétuellement congestionnée au pied de tours rutilantes d’un Manhattan oriental. Toujours sur le fil avec les 18 confessions religieuses qu’elle abrite et les soubresauts de l’actualité (trois semaines de crise en novembre après la démission, finalement annulée, du Premier ministre du Saad Hariri), on peut pourtant sans crainte déambuler dans ses rues. Loin des clichés d’un Proche-Orient miné par l’islamisme, cette cité hérissée de grues abrite désormais une communauté d’artistes, designers, activistes et autres hédonistes, ménageant de nombreux havres de créativité, d’échanges et de paix.

L’Anise, oasis providentielle

Dans le tumulte vespéral de Mar Mikhaël, aux innombrables bars assaillis de jeunes noctambules adeptes de musiques tonitruantes, l’Anise fait office d’oasis providentielle. A peine en a-t-on franchi la porte qu’on se trouve plongé dans une atmosphère fleurant bon l’anis et les plantes aromatiques accompagnant les cocktails. La grande spécialité d’ici, c’est l’arak, incontournable breuvage traditionnel dont on vous propose huit distillations différentes dans un cadre art déco, avec papier peint fleuri délicieusement désuet et fort aimables serveurs en gilets noirs et chemises blanches. Après cette mise en bouche, ne reste qu’à rejoindre, à quelques dizaines de mètres, le Back Door, haut lieu branché des nuits beyroutines. Aux platines, Ernesto y fait merveille avec ses 45-tours millésimés de musiques garage et éthiopiennes des années 60 et 70. Dommage que ce lieu éminemment groovy n’ouvre que le vendredi.

Un saut au musée Sursock

Dans le quartier Sursock, le musée vaut presque autant pour le bâtiment de style italo-ottoman qui abrite ses collections que pour ses œuvres elles-mêmes. Aux étages, celles-ci n’en offrent pas moins un intéressant aperçu de l’art moderne libanais tandis que le rez-de-chaussée peut accueillir de captivantes installations d’art contemporain. Cette visite achevée, on descend en musardant la volée de marches de l’escalier Saint-Nicolas pour rejoindre la rue Gouraud et les nombreuses galeries et autres boutiques de design qui parsèment le quartier. Parmi elles, dans un espace de murs blancs et de tôles ondulées, la galerie 392Rmeil393 accueille les œuvres d’artistes libanais émergents, qu’ils travaillent la photographie, les arts plastiques, le design ou la mode. On recommande aussi la toute récente boutique Cliche Lab, à l’étonnant décor de parois d’acier sous les pales d’un ventilateur géant, qui abrite du mobilier d’art et quelques fauteuils vintage.

Beit Amir, artistes et charme kitsch

Tout bouge et change vite à Beyrouth. Beit Amir, tout près du centre d’art Dar el-Nimer, est une des très belles adresses apparues ces derniers mois. A la fois restaurant, salon de thé à ciel ouvert et espace d’exposition, rien n’est fait exactement comme ailleurs dans cette fière villa du début du XXe siècle dotée d’un jardin bordé d’eucalyptus. Carafes d’eau, verres, porte-bougies… Tous les objets y sont de facture artisanale, et chaque jeudi on y sert différentes cuisines du monde dont le prix est laissé à l’appréciation des convives. Surtout, dans un salon au sol de marbre et lustres de cristal, sont accrochés de magnifiques tableaux dédiés à la calligraphie arabe et autres œuvres graphiques. Une seconde salle présente une collection d’affiches de cinéma des années 60 et 70, lorsque les productions libanaises et égyptiennes rivalisaient de charme kitsch. On y trouve aussi dessins originaux, BD et livres d’art chez Plan Bey, petite boutique attenante qui compte deux autres adresses à Gemmayzeh.

Beit Beirut, ex-repère de snipers

La Maison jaune, également appelée Barakat Building ou Beit Beirut («la maison Beyrouth»), est aussi bien lieu de mémoire qu’espace en devenir. Avec sa façade grêlée d’impacts et éventrée par les tirs de mortier doublée d’une partie moderne, cette ancienne demeure bourgeoise, située sur la ligne de démarcation durant la guerre civile, fut un repère de snipers. Devenu centre culturel se voulant symbole de réconciliation, sa réhabilitation, à laquelle a participé la Ville de Paris, s’est achevée il y a environ un an et demi. Mais il a fallu attendre septembre pour qu’il accueille sa première exposition. En l’occurrence les œuvres lestées d’une charge émotionnelle puissante de l’artiste anglo-libanaise Zena el-Khalil : photos, peintures abstraites réalisées à partir de cendres de tissus, installations sonores, carrés de céramiques gravés des mots en arabe «amour», «pardon»… Beit Beirut est aussi destiné à accueillir concerts et conférences, tout en ménageant des espaces de relaxation.

L’Onomatopoeia, «music hub»

«Ici, tout le monde est le bienvenu, quel que soit son âge, son genre, ses origines. C’est un lieu destiné à faciliter les apprentissages et à développer les compétences musicales et les échanges.» Ainsi parle Alain Osta, l’un des trois fondateurs de cet espace convivial presque entièrement dédié à la musique. On y trouve trois ateliers remplis d’instruments, un salon intimiste qui sert de salle de concert deux ou trois fois par semaine et une vaste terrasse dominant le quartier Sioufi. Géré par une organisation non commerciale, ce «music hub» a aussi une vocation sociale, puisqu’une partie de ses recettes sert – entre autres – à financer des cours de musique pour les talents les moins fortunés. Du blues aux musiques les plus expérimentales, en passant par le rock indépendant ou les musiques folkloriques, tous les styles y ont droit de cité. Avec une petite prédilection pour les jeunes groupes libanais underground dont on peut découvrir sur place la production.