L’ordre saoudo-américain règne à Bahreïn

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répression de toute forme d’opposition politique se poursuit brutalement et inlassablement à Bahreïn depuis deux ans, avec le soutien de l’Arabie saoudite et des Etats-Unis, comme nous l’explique Richard Labévière. En s’appuyant sur les dictatures du Golfe pour luter contre le terrorisme, Washington met clairement en danger, non seulement l’ensemble des pays des Proche et Moyen-Orient, mais aussi les nôtres à commencer par la France…

Le 21 avril dernier, des dizaines de jeunes gens masqués envahissent les routes et avenues de Bahreïn, barrent les routes qui donnent accès au circuit de Sakhir avec des barricades de pneus enflammés, au sud de Manama, la capitale. Ils veulent empêcher la tenue d’un Grand prix de Formule-1, qu’ils ont baptisé la « Formule du sang ». Majoritairement chi’ite, la population se mobilise contre cette course automobile de la honte.

Les partis d’opposition réclament de substantielles réformes politiques et sociales. Via les réseaux numériques, le Collectif du 14 mars appelle à des manifestations pour faire chuter la monarchie sunnite et lance une marche en direction de la Place de la Perle, symbole du soulèvement violemment réprimé par le pouvoir il y a deux ans. Une nouvelle fois, les forces de l’ordre – épaulées par les services de l’armée saoudienne et des barbouzes américaines – brisent le mouvement à coups de gaz lacrymogènes et de tirs à balles réelles : plusieurs victimes, des centaines d’arrestations. La pratique de la torture se généralise.

Le chef de la sécurité générale de Bahreïn, le général Tarek Al-Hassan peut assurer que le ministère de l’Intérieur a pris « toutes les mesures nécessaires » pour assurer le bon déroulement de la course et « protéger les participants et les spectateurs». Nous voilà rassurés! Dans une déclaration publiée par l’agence officielle BNA, il précise que les forces de sécurité sont « déployées en force autour du circuit ainsi que sur les principales routes y menant » et que la police effectue des patrouilles régulières. Ouf, l’ordre règne à Manama! Depuis ce grand prix du sang, la même séquence morbide ne cesse de se répéter…

BASE STRATEGIQUE AMERICAINE

Bahreïn, littéralement « les deux mers », est un petit pays insulaire d’Arabie situé près de la côte ouest du golfe Persique. L’essentiel de l’archipel est constitué par l’île de Bahreïn. Celle-ci est reliée à l’Arabie saoudite par un pont et l‘autoroute du roi Fahd à l’ouest. L’Iran se situe à environ 200 kilomètres au nord et le golfe de Bahreïn sépare l’île de la péninsule du Qatar au sud-est. En 2016, la population bahreïnienne est estimée à 1, 5 million personnes, dont plus de 700 000 expatriés, soit près de 50% de la population pour un territoire de seulement 694 km2.

Basée au Japon, la VIIème Flotte américaine fait face à la Chine et travaille activement à la montée en puissance d’une marine japonaise hauturière supplétive. Pour le Golfe persique, Washington aligne sa Vème Flotte dont l’état-major est, justement, basé à Bahreïn. Ses missions sont multiples, englobant le détroit d’Ormuz, mais aussi le Canal de Suez, le golfe d’Oman et les marches de l’Océan Indien, en liaison avec la grande base interarmées de Diego Garcia. Situé dans la zone hermétiquement fermée d’Abudaya à Bahreïn, le complexe militaire américain accueille en permanence une dizaine de bâtiments (porte-avions, sous-marins nucléaires d’attaque et frégates de premier rang).

Cette implantation précède l’indépendance du pays en 1971. En effet, la marine américaine était déjà sur place sous le protectorat britannique. A l’indépendance, Washington a offert quatre millions de dollars à Manama pour conserver son implantation. Malgré un certain refroidissement à la suite de la guerre du Kippour en 1973, Américains et Bahreïnis se sont néammoins entendus sur un compromis financier. La base d’Abudaya s’est avérée particulièrement utile lors de la Guerre du Golfe en 1990, accueillant quelque 20 000 soldats. A la suite de cette guerre – en février 1991 -, les deux parties ont signé un nouvel accord pour dix ans. Quatre ans plus tard, la présence américaine s’est renforcée avec l’installation officielle de l’état-major de la Vème Flotte et de NAVCENT1. L’accord a été renouvelé en 2001.

Depuis le 14 février 2011, le pouvoir en place fait face à des manifestations populaires et politiques dans la lignée des révoltes arabes de janvier 2011. Le royaume a alors décidé de recourir à la violence en usant d’arrestations arbitraires, de la torture et d’assassinats ciblés à l’encontre des opposants, majoritairement chi‘ites. Cela n’a pourtant pas empêché de nouvelles manifestations, même si le gouvernement a violemment réprimé le mouvement avec l’aide des forces armées du pays, d’unités spécialisées saoudiennes et des services américains, causant la mort de plusieurs dizaines de personnes. Car, comme il a déjà été noté, le pays a toujours accueilli des forces armées étrangères sur son sol, principalement saoudiennes, britanniques et américaines. En 2013, les manifestations de la majorité chi‘ite contre le clan sunnite au pouvoir se sont multipliées. Après deux ans de répression, le bilan s’établissait alors à plus d’une centaine de morts, dont une vingtaine de femmes et d‘enfants.

Cette situation préoccupante n’a pas empêché le nouveau président américain Donald Trump de s’afficher aux côtés du roi de Bahreïn Hamad ben Issa al-Khalifa, pour le féliciter et lui serrer chaleureusement la main lors du sommet d’une cinquantaine de pays sunnites à Riyad, le 20 mai dernier.

Quelques jours plus tard, dans le village de Duraz (banlieue de Manama), les partisans du chef spirituel des Chi’ites – cheikh Issa Qassem poursuivaient un sit-in pacifique. Sans sommation, la police a ouvert le feu sur la foule, causant la mort de plusieurs manifestants, blessant grièvement des dizaines d’autres. Justifiant la répression, le ministère bahreïni de l’Intérieur a expliqué que le lieu de cette protestation était devenu « un refuge pour des personnes fuyant la justice, recherchées pour des questions de sécurité nationale et de lutte anti-terroriste ». Circulez, y’a rien à voir!

TIRS A LA CHEVROTINE ET TORTURES

Les forces de l’ordre ont fait usage d’armes de guerre et tiré à la chevrotine contre les manifestants qui ripostaient en lançant des pierres et des cocktails molotov. D’après plusieurs témoins, des descentes des forces de l’ordre ont été effectuées dans les habitations privées entourant celle du guide chi’ite Issa Qassem. Avant de lancer son opération, les forces de répression ont encerclé le village afin de l’isoler complètement par un cordon de blindés et de tanks, ont indiqué les habitants. Les partisans du cheikh Qassem sont déchus de la nationalité bahreïnie depuis le mois de juin 2016. Ils sont régulièrement accusés par les autorités d’ « abuser de leurs positions pour servir des intérêts étrangers (…) et inciter au sectarisme et à la violence terroriste ».

Dimanche 21 mai 2017, Issa Qassem est condamné à un an de prison pour « blanchiment d’argent et levée de fonds publics sans obtenir d’autorisation ». Cette accusation est liée au fait qu’il a reçu des khums, obligation religieuse pour les musulmans chi‘ites de verser un cinquième de leurs revenus annuels à leur guide spirituel ou son représentant qui, à son tour, le redistribue aux pauvres. C’est une coutume pratiquée par la communauté chi’ite de Bahreïn depuis des siècles. Issa Qassem est le guide spirituel du parti d’opposition al Wefaq, dissous en juillet 2016.

Ces dernières années, des centaines d’opposants chi‘ites ont été ainsi condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement et victimes de « tortures aggravées » selon plusieurs ONGs régionales et internationales dont Amnesty International. Pourtant, le pouvoir continue à nier toute espèce de discrimination envers les Chi’ites et accuse régulièrement l’Iran de s’ingérer dans les affaires de Bahreïn, ce que dément formellement Téhéran. Lors de son dernier entretien avec Donald Trump, le roi de Bahreïn s’en est pris violemment à l’Iran, accusé d’attiser les conflits dans la région. Le président américain lui a donné raison en rajoutant qu’il fallait isoler l’Iran, soutien du terrorisme… Le président américain a – de fait – « signé un chèque en blanc au roi Hamad afin de poursuivre la répression de la population » ont souligné les mêmes ONGs.

MOHAMED KAZEM MOHSEN AL-DEEN ET LES AUTRES

« Les événements inquiétants de la fin mai témoignent, une nouvelle fois, des conséquences de l’impunité endémique dont jouissent les forces de sécurité de Bahreïn. Il faut une enquête rapide et indépendante, en vue de poursuivre les responsables présumés de l’homicide illégal et d’un recours systématique à la force arbitraire et disproportionnée. Les autorités doivent maîtriser leurs forces de l‘ordre, leur ordonner de respecter strictement les normes internationales relatives à l’usage de la force et garantir le droit de manifester pacifiquement » , a déclaré Samah Hadid, directrice des Campagnes au sein d’Amnesty International pour le Moyen-Orient.

Au moins cinq personnes ont été tuées dont un homme – Mohamed Kazem Mohsen Zayn al-Deen – défenseur de l’environnement, âgé de 39 ans, qui a succombé à ses blessures. Il avait reçu des grenailles dans la tête. D’après un témoin, il aurait tenté de bloquer les forces de sécurité qui cherchaient à pénétrer dans la maison d’Issa Qassem avant de se faire tirer dessus. Un autre homme a été conduit à l’hôpital et son pronostic vital est engagé. Sa blessure à l’estomac a été causée par des grenailles. Plusieurs centaines de personnes ont été blessées, dont quatre grièvement. Selon d‘autres sources de terrain, ceux qui ne sont pas grièvement blessés ne vont pas à l’hôpital par peur d’être arrêtés et préfèrent recevoir l’aide de bénévoles formés aux premiers secours.

Selon d’autres témoins, des hélicoptères ont tiré des gaz lacrymogènes sur les manifestants dans le village voisin de Bani Jamra et plusieurs manifestants de ce village ont été également grièvement blessés. Au moins sept autres villages ont été le théâtre du même engrenage manifestations/répression. En outre, Amnesty International a analysé des images où l’on peut voir un membre des forces de l‘ordre à Duraz qui tient une mitraillette Heckler & Koch MP-5 9 mm, tandis que d’autres sont armés de fusils d’assaut. Différentes séquences montrent des policiers portant des armes automatiques alors qu’ils enfoncent les portes d’habitations privées de Duraz.

Le pays connaît une crise profonde des droits humains depuis janvier 2017, suite à l’exécution de trois hommes qui a déclenché des manifestations dans plus d’une trentaine de villages, dont celui de Duraz; des mouvements qui mobilisent plusieurs milliers de villageois. Amnesty International a également visionné des images vidéos où l’on peut voir des hommes armés portant des cagoules noires tirer avec des fusils semi-automatiques Benelli lors des affrontements de Duraz. Ce matin-là, Mustapha Hamdan, 18 ans, a été touché à la tête par une balle réelle, non loin de la maison d’Issa Qassem. Il a succombé à ses blessures le 24 mai dernier.

DEMANTELEMENT DE L’OPPOSITION

Au-delà de cette répression sanglante à laquelle Riyad et Washington participent directement, les autorités bahreïnies poursuivent actuellement une stratégie de démantèlement de toute espèce d’opposition politique. Le 31 mai dernier, un tribunal a prononcé la dissolution de l’Action démocratique nationale, localement appelée Waad. Cette formation de gauche représentait la dernière organisation populaire autorisée dans le pays. Comme dans les autres monarchies du Golfe, c’est au nom de la protection de la sécurité et de la lutte contre le terrorisme que Waad a été interdit.

Et c’est le 20 mai, le lendemain même de l’élection présidentielle iranienne – un scrutin démocratique unique dans cette région de monarchies ploutocratiques – que Donald Trump a affirmé au roi Hamad Ben Issa al-Khalifa son plein soutien en déclarant que son pays ne ferait plus « l’objet de pressions de la part de Washington au sujet des droits de l’homme ainsi que des libertés civiles et politiques ».

Le même président américain, qui expliquait – larmoyant – avoir commandé les bombardements en Syrie après avoir vu les images d’une « attaque chimique » survenue dans la région d’Idlib, ferait bien de visionner celles qui sont en possession d’Amnesty International, constituant autant de preuves accablantes à l’encontre de la répression armée que le roi Khalifa mène contre son peuple. Ne parlons pas des images des bombardements que la chasse saoudienne effectue quotidiennement sur les villes et villages du Yémen. Images et indignations sélectives… la grande presse occidentale si prompte à dénoncer le « boucher Bachar al-Assad » reste, le plus souvent, étrangement muette sur la destruction de l’un des pays les plus pauvres de la planète, comme sur la répression sanglante qui continue à sévir à Bahreïn.

Dans son Dépeupleur, Samuel Beckett décortique le fonctionnement de la répression moderne. Il décrit avec une rigueur toute scientifique – more geometrico – un microcosme totalement clos, un « cylindre surbaissé » peuplé d’êtres captifs. Il y fait régner des castes, des hiérarchies très précises et des lois extrêmement rigoureuses, soutenues par des alliés très puissants. Beckett savait-il alors qu’il anticipait de manière tellement visionnaire la dictature qui prévaut aujourd’hui à Bahreïn avec l’aide des Etats-Unis et de l’Arabie saoudite?

Ce qui est encore plus choquant est de voir le président américain prétendre s’appuyer sur de telles dictatures pour lutter contre … le terrorisme! A jouer ainsi les pompiers-pyromanes, Washington – qui veut isoler un pays, l’Iran, qui n’a rien à voir avec le développement du terrorisme aujourd’hui – met clairement en danger, non seulement l’ensemble des pays des Proche et Moyen-Orient, mais aussi les nôtres à commencer par la France…

Richard Labévière
5 juin 2017

1 Le Commandement central des forces navales des États-Unis (NAVCENT) est l’entité de la marine des États-Unis du Commandement central des États-Unis (USCENTCOM). Son domaine d’intervention comprend la mer Rouge , le golfe d’Oman , le golfe Persique et la mer d’Arabie . Il se compose de la Vème flotte et de plusieurs unités subordonnées, y compris Combination Task Force 150, force de coordination internationale.
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